"Ne pas monter bien haut peut-être mais tout seul !" Edmond Rostand

Ne pas monter bien hat peut-être mais tout seul. Cyrano de Bergerac


         Quelle belle tirade que celle des "Non merci !" ! Ôde à l'indépendance et au refus de la compromission, Edmond Rostand y dresse deux portraits opposés : Celui du poète de cour sans dignité ni orgueil et celui du poète artiste, seul, modeste et libre. Attardons-nous un moment sur un vers clé de ce célèbre discours.

Tout d'abord, que signifie "seul(e)" ? Voici plusieurs définitions proposées par le dictionnaire Larousse :
  • Qui n'est pas en compagnie de quelqu'un d'autre, qui se tient à l'écart des autres.
  • Qui est sans relation, ami, parent
  • Qui est isolé des autres
  • Qui ne bénéficie d'aucune aide, d'aucune intervention extérieure


A la lumière de l'intégralité de la tirade de Cyrano à son ami Le Bret il semble clair qu'Edmond Rostand utilise ici la quatrième définition de la solitude. C'est sous cet angle que nous analyserons donc l'extrait.

 L'indépendance : un bel idéal


Indépendance. réussir par soi-même



          Ne pas dépendre des autres sonne plutôt comme quelque chose de positif aux oreilles des individualistes que nous sommes. Quoi ? J'aurais besoin de quelqu'un pour réussir ? Il me faudrait des appuis, des relations ? Ah! Non! (C'est un peu court, jeune homme!)
Réussir par soi-même c'est refuser l'aide extérieure, de mécènes, de proches. C'est refuser l'aide même de sa naissance, de son nom, de sa position sociale, et atteindre ses objectifs uniquement à la sueur de son front. Pourquoi serait-ce un idéal ?


          Tout d'abord parce que "monter seul" c'est garder le mérite de ses réalisations. N'oublions pas que nous lisons ces mots avec nos yeux d'occidentaux modernes, imprégnés de nos propres idéaux de réussite. En haut de la liste je citerai le mythe américain du "self made man". Il incarne celui qui ne doit sa réussite matérielle et son ascension sociale qu'à ses propres efforts et à ses qualités. Chacun et chacune, quels que soient son origine ethnique, son milieu social et son sexe peut réussir par son travail et son ambition. C'est un bel hymne à l'égalité des chances et à la culture du mérite. C'est aussi une forme de revanche sur les classes dites privilégiées.

réussir par soi-même. Ne pas monter bien hat peut-être mais tout seul. Cyrano de Bergerac

          
          Ensuite parce que "monter seul" c'est avoir la certitude de rester fidèle à soi-même, de demeurer hermétique aux influences, de ne pas céder à la tentation de la flatterie. Cet aspect est particulièrement présent dans la tirade de Cyrano. "Monter seul", c'est rester digne et s'enorgueillir de n'avoir pas dû s'abaisser à faire de la politique pour atteindre ses objectifs. La pratique est néanmoins si répandue en entreprise que force est de constater que Cyrano de Bergerac n'est pas le livre de chevet des aspirants au pouvoir ! 

          Enfin, "monter seul" c'est ne pas dépendre d'autrui, ne pas être tributaire de quelqu'un sur le plan moral, intellectuel ou matériel (Cf définition de l'indépendance par le dictionnaire Larousse). Si le fait de réduire sa dépendance vis-à-vis de personnes ou d'entités est vieux comme le monde en matière économique et commerciale, c'est en revanche un courant plutôt récent en ce qui concerne nos modes de vie. Ne tendons-nous pas vers le "fait maison" ou "DIY" dans divers domaines ? La toile ne grouille-t-elle pas de tutoriels de bricolage, de cuisine, de couture et j'en passe ?  L'objectif est louable : maîtriser la fabrication, faire des économies, développer ses compétences... Bref, encore une fois nous faisons nous-mêmes, avec nos propres forces et sans compter sur autrui.


 Collaborer pour réussir


Collaborer Collaboration Travail en équipe

          Pour autant, le contact des autres est-il à réduire au strict nécessaire ? Est-il sain de ne dépendre de personne ? Est-il productif de ne compter que sur ses forces ?

          L'objection la plus évidente tient au fait que nous vivons en société. Nous pouvons vouloir réussir seuls, nous pouvons même parfois y parvenir, il n'en reste pas moins que l'humanité vit en communauté. La vie en société met en évidence une interdépendance naturelle qu'il nous est impossible de dépasser. Que ce soit parce que "le genre humain périrait" (Rousseau, Du Contrat social) ou pour éviter "la guerre de tous contre tous" (Hobbes, Léviathan), les hommes se sont rassemblés pour former société car c'était une nécessité. Croire que l'homme peut survivre seul et même réussir seul est donc une utopie. Par ailleurs, la pyramide de Maslow place le besoin d'appartenance au troisième niveau, soit avant le besoin d'accomplissement de soi. Ceci sous-entend que ce dernier besoin ne peut être assouvi sans que ne le soit également le besoin d'appartenance.

          Par ailleurs, si Monsieur Kant avait été présent à la table de nos débats il aurait probablement rappelé que c'est le contact des autres qui nous pousse à nous dépasser et donc à réussir. Le verbe "monter" se prête d'ailleurs particulièrement bien à la métaphore qu'il choisit pour illustrer son propos. Kant compare les hommes à des arbres composant une forêt. La course à l'oxygène et à la lumière (vitale pour leur survie) les incite à pousser droits et à monter hauts. C'est la proximité des autres arbres qui leur donne leur rectitude, tout comme c'est le commerce des autres hommes qui les mène au progrès. Prétendre monter seul c'est donc faire abstraction du contexte même qui nous a poussé à nous dépasser, contexte auquel nos semblables ne sont pas étrangers.

Ne pas monter bien hat peut-être mais tout seul. Cyrano de Bergerac


          En outre, "monter seul" peut être considéré comme illusoire en raison de l'objective limite de nos compétences. Quelle que soit notre entreprise, celle-ci mobilise plusieurs savoir-faire. Puisqu'être expert en tout, c'est n'être expert en rien, la plupart de nos grandes réalisations nécessitent un croisement de qualités. On a besoin d'un aîné, d'un spécialiste ou encore de main d'oeuvre. Justement parce que, dans bien des domaines, ne dépendre de personne n'est pas le secret d'une grande efficacité. Qui plus est, à l'ère des LinkedIn, Viadeo et autres outils de "réseautage" n'est-ce pas pure hypocrisie que de penser monter seul ? Ces réseaux sociaux professionnels ne sont-ils pas la version moderne de la cour dont parle Cyrano ? Nous entretenons assidument nos contacts dans l'espoir que l'un d'eux se révèle un jour être le tremplin d'une évolution ou d'un changement de carrière. Cet exemple nous montre une interdépendance assumée.


La foi : l'étincelle qui fait la différence


foi. confiance en dieu. 

          Bien qu'admiratrice de ce héros au grand nez, je reste mitigée sur ces vers. Je les compléterai d'ailleurs par la réponse que son ami Le Bret lui fait un peu plus loin dans le texte :

"Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas,
Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !"

          Car à trop vouloir réussir seul, à regarder ses œuvres uniquement par le prisme de ses propres mérites, c'est l'orgueil qui nous guette. Nous développons des compétences toute notre vie, mais bien au-delà de celles-ci, ce sont souvent les occasions, les rencontres, les opportunités qui sont le déclencheur des plus belles pages que nous écrivons. Les doit-on au sort, au hasard ou à Dieu ? Quoi qu'il en soit nos vies sont de gigantesques puzzles dont toutes les pièces ne sont pas notre oeuvre.

          En ce qui me concerne, ma foi joue un rôle essentiel dans la façon dont j'observe les victoires (et les échecs) qui ponctuent ma vie. 

          "Monter seul" ? Pour un chrétien c'est une illusion, voire un oxymore. Penser que l'on peut réussir seul c'est considérer que Dieu est au mieux facultatif, au pire inutile. Pourtant il est facile de se gargariser de nos propres réussites (évolution professionnelle, acquisition de biens matériels, notoriété...). Néanmoins être chrétien c'est croire que Dieu est au contrôle de toutes les belles choses qui nous sont données de vivre : "Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien" (Romains 8:28).

Bible. foi. Confiance en Dieu


          La Bible nous met en garde contre cette tendance toute humaine à parfois oublier que nos simples forces ne sont pas suffisantes :

"Quand tu auras mangé et seras rassasié, quand tu auras bâti de belles maisons et que tu les habiteras, quand tu auras vu se multiplier ton gros et ton petit bétail, ton argent, ton or et tous tes biens, n'en tire pas orgueil [...] Garde-toi de dire en ton coeur : "C'est ma force, c'est la vigueur de ma main qui m'ont procuré cette richesse". Souviens-toi du Seigneur ton Dieu : car c'est lui qui t'a donné la force d'acquérir cette richesse" (Deutéronome 8:12-18).

          Quand j'observe les plus beaux accomplissements de ma courte vie, je reconnais que je ne les dois pas qu'à mon travail acharné et à mes qualités. Je repense en souriant à toutes ces fois où je me bats seule, où malgré ma foi je me convaincs que je peux me débrouiller et qu'il est préférable de "laisser Dieu en dehors de ça". Ces phases sont inévitablement suivies de lâcher-prise. Et quand enfin je reconnais qu'une fois que j'ai fait ma part, je dois laisser Dieu faire la sienne, alors les situations se dénouent, les opportunités apparaissent et les portes s'ouvrent.
Cultivons donc cette humilité qui nous maintient ouverts sur les autres et sur Dieu. Ne ménageons pas nos efforts pour atteindre nos objectifs, mais n'oublions pas de lever la tête régulièrement pour nous assurer que nous ne nous passons pas du meilleur des alliés.

"Tout est possible pour celui qui croit" (Marc 9:23)

Commentaires