« Les passions sont sans exception mauvaises » Kant


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Parcourant à grande vitesse la distance qui me sépare de Lyon je rassemble quelques idées. C’est sur la passion que je choisis de réfléchir aujourd’hui. Toutes les passions seraient mauvaises ? Nous qui nous extasions devant Roméo et Juliette, Tristan et Yseut et autres célèbres amours impossibles de la littérature pouvons-nous accepter de voir la passion sous un jour si sombre que celui que nous décrit Kant ? Tantôt louée, tantôt décriée, penchons-nous un instant sur cette folie vieille comme le monde.

Etymologiquement parlant, « passion » découle du grec « pathos » qui signifie « ce que l’on subit » et/ou du latin « passio » : « ce qui est enduré, ce qui entraîne la souffrance ». Dans les deux cas autant dire qu’on a vu plus efficace pour se mettre de bonne humeur ! Comme le nom « travail » qui a aujourd’hui pris un sens bien édulcoré par rapport à son origine latine (tripalium = instrument de torture), la passion a à l’origine une signification bien peu guillerette. La passion c’est la douleur. Il suffit d’ailleurs de jeter un œil à la Bible et d’y lire la Passion du Christ pour se convaincre définitivement de ce sens bien plus sombre que celui que nous prêtons désormais à ce terme.

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            Si l’on en reste là il n'y a a priori pas lieu de débattre. Sauf que notre ami Kant est allé un poil au-delà de l’affirmation ô combien risquée « La souffrance c’est mal ». Voyons-voir :

Dans la définition philosophique du nom « passion » ce qui ressort c’est la dimension irrationnelle du phénomène. La passion est décrite comme une pulsion irrésistible et violente qui surpasse et balaie tout. La passion asservit le sujet. Notons d’ailleurs que le latin « passio » est opposé à « actio » (l’action), ce qui renforce bien cette idée d’aliénation, de soumission. La passion est ce que l’on subit, ce qui nous est infligé comme venant d’une force extérieure à l’âme, une force contre laquelle nous ne pouvons lutter. Celle-ci prend le pas sur la raison, la bâillonne, l’étouffe pour se faire seul maître à bord. En ce sens effectivement la passion peut être jugée mauvaise car elle éteint le libre arbitre, le discernement, l’esprit critique et transforme l’homme en un être mû uniquement par ses élans et ses pulsions.

Cela explique pourquoi pendant des siècles les philosophes se sont accordés pour tenir un procès sévère à cette maladie de l’âme. Dans l’Antiquité les Stoïciens la plaçaient comme ennemie de la sagesse. Platon quant à lui la définissait comme une force capable de déposséder la raison de son rôle de maître de la conduite. Enfin, Descartes, Kant et Spinoza la déploraient car ils voyaient en elle un obstacle à la liberté de l’homme : « J’appelle libre une chose qui est et agit selon la seule nécessité de sa nature, et contrainte celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée » (Spinoza). Par conséquent l’homme passionné n’est pas libre car il n’agit pas selon « la seule nécessité de sa nature » mais selon « une autre [chose] » qui est la passion. Hmmm...jusque-là tout porte à croire que Kant avait vu juste !

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Mais à élever la vie raisonnable au-dessus de tout ne passe-t-on pas à côté de quelque chose ? Que fait-on de la passion de l’artiste qui, dévoré par sa fièvre, peint jour et nuit jusqu’à se rapprocher de la toile parfaite ? Que fait-on du poète insomniaque qui noircit fébrilement le papier de ses vers ? Que fait-on du compositeur incapable de quitter son instrument avant d’avoir trouvé l’accord parfait ? La passion ne produit-elle donc rien de beau ?

Hegel, contrairement à ses prédécesseurs, voyait la passion comme un moteur de l’action. Il l’assimilait à un intérêt personnel poussé à son paroxysme, un intérêt qui supplanterait tous les autres et qui mobiliserait l’intégralité des forces de l’individu pour la réalisation de son dessein. Il écrivait dans La Raison dans l’Histoire « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion ». On peut légitimement y songer au vu des œuvres intemporelles d’artistes torturés dont l’Histoire foisonne. La passion est-elle aliénation ou énergie créatrice ? Se pourrait-il qu’elle soit les deux à la fois ?

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Nous sommes passés au fil des siècles d’une aversion totale à une sorte de culte de la passion pour ce qu’elle incarne de beau, de grand, de démesuré et de profondément humain. Les histoires d’amours impossibles et passionnés se vendent comme des petits pains en librairie parce que nous recherchons du faste, de l’extraordinaire et de la folie. Parce que la raison ne fait rêver personne, parce que la raison ne nous donne pas le sentiment d’être vivants.

Je crois qu'il ne réside pas de danger dans la passion en elle-même, mais potentiellement dans l'objet de celle-ci. Vers quoi dirige-t-on toute notre énergie ? Que plaçons-nous au-dessus de toute chose dans notre vie ? Est-ce un art, une personne ? Est-ce l'argent ?

A chacun de répondre à cette question avant de donner tort ou raison à Kant !


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