« L’enfer c’est les autres » Sartre

L'enfer c'est les autres. Sartre


Cette célèbre citation de Jean-Paul Sartre est tirée de la fin de Huis clos, pièce de théâtre déconcertante rassemblant trois protagonistes, Garcin, Inès et Estelle, liés par bien peu de choses : ils sont morts et ont le cœur lourd de remords. Bien que leur cellule n’ait rien de l’atrocité d’une chaleureuse salle de torture médiévale, nos trois intéressés ne tardent pas à réaliser qu’ils sont bel et bien en enfer !

L’enfer est, selon le Larousse « le lieu où les damnés subissent le châtiment éternel » ou « un lieu ou une situation où l’existence est extrêmement pénible ». L’enfer c’est en somme ce que l’on peut imaginer de pire : une souffrance perpétuelle proportionnelle à l’horreur de nos méfaits, une punition sans fin. Les Grecs étaient plutôt créatifs sur le sujet : le supplice de Tantale, le tonneau des Danaïdes, le châtiment de Prométhée sont autant de tortures perpétuelles pouvant aisément faire office d’enfer. 
Les autres, ce sont ceux qui se distinguent de nous, ceux qui ne sont pas nous. Si les autres incarnent l’enfer alors l’enfer est pire qu’une épidémie de grippe à la fin du mois de décembre. Impossible d’y échapper, nous sommes encerclés !

L'enfer c'est les autres. Sartre

L’interprétation la plus évidente (et la moins pertinente) qui nous vient spontanément est la suivante : Les autres nous sont nuisibles, ils font de notre existence un enfer, ils sont mauvais, désagréables, nous font souffrir, nous déçoivent et nous trompent. Partant de ce postulat j’envisage prochainement de partir à la conquête de Speranza (l’île du Robinson de Michel Tournier). Parce que sans les autres tous ces problèmes s’envolent : pas de rivalité, pas de jalousie, pas de manigances, de faux-semblants, de déceptions, de cœur brisé ou de règlements de comptes. Car en somme, on peut penser que nos rapport avec les autres sont viciés, empoisonnés et qu’ils ne nous apportent jamais que peine et douleur.

Or c’est tout autre chose que Sartre pointe du doigt dans Huis clos. Pour Garcin, Inès et Estelle, l’enfer ce n’est ni l’existence des autres, ni leur proximité, ni leur mauvais fond. Leur supplice, leur enfer, c’est le regard des deux autres sur chacun d’eux. Il n’est pas question de souffrances physiques, mais d’une souffrance mentale insupportable et insurmontable née du jugement d’autrui. Enfermés ensemble, ils ne peuvent ignorer la présence des autres et pire, ils ne peuvent se moquer de ce que les deux autres pensent d’eux. Après avoir avoué leur faute, ils sont mis à nu devant le regard inquisiteur de leurs pairs. C’est ce regard qui les renvoie à l’horreur de leurs actes. C’est ce regard qu’ils ne peuvent soutenir. C’est ce regard qui les empêche de trouver le repos.

L'enfer c'est les autres. Sartre

            Ce qui est mis en valeur dans cette œuvre c’est l’intersubjectivité : l’importance considérable que les autres ont dans notre perception de nous-mêmes et l’impossibilité d’échapper à leur jugement. Nous nous définissons en fonction de nos relations avec les autres (je suis serviable, je suis égoïste, je suis ouvert, je suis généreux) et en fonction de ce que les autres pensent de nous. Ce dernier point me rappelle la récurrence de la question fétiche des recruteurs : Comment vos amis vous décriraient ? Et puis quoi, on est assez grands pour se décrire tous seuls ! Mais cette question illustre mon dernier propos : nous sommes (trop ?) souvent ce que les autres disent de nous et nous construisons notre estime de nous-même sur celle que les autres nous accordent. Si nos rapports sont bons avec les autres, nous vivrons confiants. Inversement, si nos rapports sont mauvais, l’image qu’ils nous renverront sera dégradante. Le regard des autres est comme une grossière esquisse de ce que nous sommes, elle est soumise à la qualité de nos relations et se fera soit plus belle soit plus laide selon les cartes que nous aurons donné aux autres pour nous juger.

L'enfer c'est les autres. Sartre

De cette façon, à l’image de nos trois personnages, nous faisons des autres nos propres bourreaux et de nos relations avec les autres un enfer dans lequel nous nous sentons sans cesse observés, critiqués et jugés. Il me semble que c’est davantage de cette façon qu’il faut comprendre la citation de Jean-Paul Sartre, plutôt que comme une ode à la misanthropie. D’autant plus que son œuvre peut s’apparenter à une subtile mise en garde. Garcin, Inès et Estelle, contrairement à nous sont déjà morts. Ils sont prisonniers du jugement des autres car ils sont prisonniers de leur propre histoire, d’une histoire qu’ils ne peuvent plus changer, d’actes qu’ils ne peuvent plus corriger et de rapports avec les autres qu’ils ont déjà scellés.

Puisque nous sommes vivants soyons donc libres de nous créer sinon un paradis, du moins une existence moins torturée !



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