« Gouverner c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire, et même d’y penser » Machiavel


Gouverner c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire, et même d’y penser  Machiavel




Charmante citation que celle de l’apôtre de la maxime « La fin justifie les moyens » ! Elle heurte les bonnes mœurs et la vision idéalisée que nous tendons à avoir de notre vie politique mais est-elle totalement infondée ?

Nous flattons souvent notre orgueil de citoyens en songeant que nous plaçons les dirigeants que nous voulons à notre tête, qu’ils dépendent de nous en quelque sorte et donc que gouverner c’est un peu se placer sous le projecteur de la foule et lui rendre ce qu’on lui doit : l’élever, la faire grandir, la valoriser. Quelque part, sans peut-être se l’avouer, nous faisons le rêve d’un gouvernement éclairé et d’un souverain (qu’il prenne la forme d’un groupe ou d’un individu) qui se soucie du peuple plutôt que de ses intérêts personnels. Ce souverain idéal ressemble finalement assez au philosophe-roi décrit par Platon dans La République. A l’inverse du Prince de Machiavel, celui-ci est désintéressé et est donc spontanément juste et bon pour ceux qu’il gouverne. Plutôt sympa comme dirigeant, non ? Son seul défaut c’est de n’être jamais que fictif. Car, Platon en a lui-même fait les frais, philosophie et politique ne font pas bon ménage et les exigences liées aux fonctions de gouvernement relèguent au second plan les considérations d’ordre moral et philosophique.

stratégie politique gouverner

Cependant, nous réalisons bien vite que nos dirigeants n’ont rien des sages de l’Antiquité. Ils servent leurs ambitions avant de servir la justice et l’élévation spirituelle de leurs concitoyens. Et tout dirigeant, pour servir ses propres ambitions, a plutôt intérêt à conserver le pouvoir le plus longtemps possible. Et tous malins qu’ils sont, nos petits dirigeants ont bien compris que le pouvoir se conserve grâce au peuple. Encore faut-il que le peuple se laisse faire... C’est là tout l’intérêt de la théorie de Machiavel. On reproche souvent à ce brave Nicolas d’être fourbe, menteur et immoral mais c’est avant tout un penseur qui a cherché à rationaliser la politique et qui n’a fait que constater et exploiter les ressorts du pouvoir. Concernant le sujet qui nous préoccupe, il est parti d’une observation très simple : il est plus facile de gouverner un peuple docile qu’un peuple agité.

Prenons un enfant : il est naïf, insouciant, il se laisse distraire par des jeux et se montre affectueux et obéissant lorsqu’on lui donne ce qu’il désire. Inversement un adulte cultivé et en pleine possession de son esprit critique interroge les ordres qu’il reçoit, les remet en question et s’il le faut s’y oppose. Je ne sais pas vous mais moi si je pense à mon intérêt je préfère largement gouverner l’enfant ! 

aliénation. endoctrinement

          Plus sérieusement, le souverain qui est capable d’aliéner son peuple et de l’abrutir le rendra du même coup inoffensif et très facile à gouverner. Les dictateurs l’ont bien compris. On n’asservit pas un peuple qui en sait trop, qui pense trop, qui questionne trop. On asservit un peuple en le convainquant que quelqu’un pense à sa place et que son seul devoir est de jouir de ce qui lui est offert. On peut prendre l’exemple de 1984 d’Orwell et du Meilleur des mondes de Huxley. Dans les deux cas on découvre l’avènement d’une société réglée et automatisée au sein de laquelle le sujet n’a qu’à se laisser porter. Dès lors qu’un esprit diverge ou réfléchit plus que de raison, il est identifié et éliminé car il menace l’ordre et donc le souverain. Gouverner efficacement c’est donc s’assurer que le peuple reste docile le plus longtemps possible

Et comme Machiavel était loin d’être une brute épaisse, il ne comptait pas sur la violence pour mettre les sujets du Prince « hors d’état de [lui] nuire et même d’y penser ». Car, pour reprendre notre exemple de l’enfant, si on le maltraite on réveille son instinct de conservation et on le pousse à la révolte. Tout l'intérêt du procédé est au contraire de le rendre doux comme un agneau, et pour cela on le nourrit et surtout on l’amuse : «Panem et circenses. Du pain et des jeux et le peuple sera content, il suivra aveuglément les lois des seigneurs dieux » (Juvénal). Les Romains l’avaient bien compris, il n’en faut pas plus aux hommes pour tenir en place. Ces distractions les placent dans une léthargie grandissante. Là, hypnotisés et distraits par les joutes, peuvent-il songer aux jeux de pouvoir, à la misère, à l’injustice ? Peuvent-ils condamner la main qui leur sert leur plaisir tandis qu’eux-mêmes en demandent davantage ?

jeux du cirque.

Mais, loin de cette société barbare et arriérée de l’Antiquité, notre admirable modernité et notre civilisation supérieure nous ont heureusement bien gardés de procédés si primaires ! Merci  à l’évolution ! Certes, ce n’est pas comme si la Terre s’arrêtait périodiquement de tourner lors des Jeux Olympiques, coupes du monde de football, de rugby, tournois de tennis et autres compétitions sportives !  

Le principe est le même, la fausse aux lions a changé.



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